« Le peuple européen n’existe pas ! »

Il y a vingt ans, le regretté Philippe Séguin rappelait aux inconditionnels de l’Europe fédérale: « On est souverain ou on ne l’est pas, mais on ne l’est jamais à moitié ». Pourtant, des années de triples sauts périlleux institutionnels, de contorsions intellectuelles presque chiraquiennes et de manigances commissionnaires, ont achevé de transformer le vieux continent en une véritable mascarade anti-démocratique. En effet, comme l’a compris Pierre Manent, la tendance actuelle consiste en une complète séparation entre demos et kratos.

Les détaillants auparavant d’une même idée sont maintenant voués à devenir des formules creuses avec lesquels on jongle au gré des circonstances. Considérant la facilité avec laquelle le référendum est utilisé en Suisse ou même en Russie, en cela qu’il est devenu un médiateur entre le peuple souverain et l’action politique, on peut imaginer à quel point nos caciques européens, drogués au technicisme, puissent y répugner. S’en remettre au peuple ? Vous n’êtes pas sérieux !

Mais si l’Union européenne actuelle n’ambitionne pas de considérer la réalité d’un point de vue populaire, elle a su promouvoir malgré elle l’idée de l’inexistence du peuple européen. Il existe en tout cas un décalage flagrant entre les compétences souveraines d’une part et le degré de légitimité démocratique d’autre part. Cette anomalie est la cause même de l’abstention record qui a ponctué les dernières élections européennes. La bonne foi des uns vous dira que l’Europe ne leur parle pas. La mauvaise foi des autres insinuera avec un mépris à peine voilé que les citoyens n’ont pas compris les enjeux.

Et s’il en était autrement ? Et si les peuples avaient au contraire parfaitement compris que la prise de décision ne se jouait pas à l’échelle de ceux qu’ils élisent ? Une chose est certaine, ces derniers ont montré à quel point l’Europe actuelle pêchait par ses fantasmes, dont le plus grand n’est autre que l’idée d’une identité commune, et donc d’un peuple commun. Mais qu’en est-il réellement ?

« Il faut que le peuple soit existant et présupposé comme unité politique s’il doit être le sujet d’un pouvoir constituant », écrivait Carl Schmitt. L’existence d’un peuple passe en tant que telle par la conscience d’être peuple. Le fait d’être titulaire du pouvoir politique est indissociable de la capacité à l’exercer. Or, actuellement, la « démocratie » qui nous est vendue souffre d’un profond déficit. L’UE actuelle est davantage l’expression d’un status paucorum (oligarchie) qui donne l’illusion d’un pouvoir à la base du schéma institutionnel. Elle apparaît plus comme un Etat arbitraire, celui des présidents de commission, dans lequel aucun peuple ne se reconnaît.

On prétend enfin qu’il y aurait une culture européenne. Rien n’est plus faux. Il y a une Europe des cultures. La culture, au même titre que l’identité, est une personnification de l’« anti- ». Par son histoire, l’Allemagne est une anti-France, au même titre que la France est une anti-Angleterre. Bref, les cultures sont à touche-touche.

Ensuite, l’idée que l’on se fait de l’Europe passe nécessairement par une idée affirmée de la nation. Créer ex nihilo, dans une démarche purement technique, ce qui relève de la transcendance, respire le non-sens. Il ne s’agit nullement de diluer passé et futur dans un même présent où se perpétuent culte de l’éphémère et gouvernement de l’anachronisme. La construction d’une identité collective se fait par l’acceptation de tous les éléments de son histoire, aussi variés qu’ils puissent être. Au lieu de cela, les élites européennes n’hésitent pas à pratiquer une idéologie qui va jusqu’à nier l’évidence, à savoir que les nations demeurent l’élément incontournable et, si j’ose dire, « indépassable de notre temps ».

L’histoire montre à quel point leur émergence s’est bien souvent conjuguée avec la quête de la liberté face aux empires. Empire exercé aujourd’hui au sein des commissions, à l’ombre des peuples et toujours, n’est-ce pas, avec les couleurs du « progrès ». Parole aux grands prêtres : « l’Europe, c’est la paix ! », mais la guerre est omniprésente — et pas seulement dans les Balkans. Elle n’est pas de nature similaire mais son esprit demeure le même. Comme le dirait Clausewitz : « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Cette guerre est symbolique et coercitive. C’est celle de l’aliénation et du langage convenu des élites – 1984 n’est pas loin. Sortez de l’UE et vous serez isolés ! Abandonnez l’euro et la catastrophe s’abattra sur vous ! L’expression « populisme » est devenue la nouvelle reductio ad Hitlerum  pour discréditer des groupes aussi divers que l’UKIP, le M5S et le Front national, lors même que la démocratie représente à leurs yeux un idéal inaliénable et intouchable.

A cette imposture phraséologique s’ajoute une vision pernicieuse du fédéralisme, conçu non pas comme une personnification institutionnelle du compromis mais comme l’effacement progressif – et délibérément voulu ! – de l’identité constitutionnelle et culturelle des peuples.

Le fédéralisme doit pourtant admettre une « pluralité » dans l’unité, et un « juste » équilibre dans la répartition des pouvoirs. La souveraineté est au cœur de cette logique. Toutefois, cette question a été éludée, méprisée. « Souveraineté duale », « souveraineté partagée »  ou « souveraineté limitée » sont devenues autant d’incantations en trompe-l’œil pour mieux signifier qu’il n’y a plus de souveraineté. Les ingérences sans vergogne des dignitaires européens au cours de ces quarante dernières années en sont la preuve, confirmant une suprématie technocrate qui invite parfois à piétiner allègrement le processus législatif.

Il suffit pour s’en convaincre de lire la déclaration de Mario Monti en plein milieu de la crise grecque : « Si les gouvernements devaient se laisser complètement biaiser par les décisions de leurs parlements sans préserver leur espace de négociation, l’Europe risque davantage d’éclater que de renforcer son intégration. » On croit rêver ! Quelle fantastique utilité de faire passer les mécanismes constitutifs d’une démocratie digne de ce nom pour un obstacle à la rationalité !

Ainsi, selon la « raison européenne », il vaut donc mieux faire campagne sur le désir d’atteindre la lune que sur les moyens d’y parvenir. Et qu’importe si les peuples européens ressortent perdants de cette équation. Leurs inclinations prétendument réactionnaires inspirent la méfiance. Cependant, est-ce une mauvaise chose ? Pas tout à fait. Car sous le règne du conformisme, il faut savoir être suspect. C’est prouver sa liberté de choix et son indépendance d’esprit.

Quentin Jacquet

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Un commentaire sur “« Le peuple européen n’existe pas ! »

  1. Je viens juste de voir cet article, et je publie ce commentaire pour y relever certains éléments qui me gênent.

    Premièrement, vous qualifiez l’Union européenne comme une « mascarade anti-démocratique ». Or, le 25 mai 2014, les élections européennes ont eu lieu. Les groupes politiques regroupant les partis politiques nationaux selon leurs sensibilités ont désigné un candidat au poste de président de la commission européenne. Le groupe politique arrivé en tête devait donc voir son candidat arriver à la tête de la commission européenne. C’est ce qui s’est produit avec la nomination de Jean-Claude Juncker. A titre personnel, je n’ai pas voté pour son groupe le PPE, et je ne souhaitais pas le voir devenir président de la commission, notamment à cause de ses actions en faveur de l’évasion fiscale en Europe. Mais force est de constater qu’il jouit d’une légitimité démocratique. Certes, le nom de M. Juncker n’était pas inscrit sur les bulletins de vote, mais les noms de M.Cameron, M.Renzi, M.Rajoy, Mme Merkel n’étaient pas non plus inscrits sur les bulletins de vote de leurs pays respectifs.

    Le problème, ce n’est pas que l’Europe ne parle pas aux citoyens, c’est pourquoi elle ne leur parle pas. Elle ne leur parle pas parce qu’on ne leur en parle pas, sauf pour lui attribuer la paternité de nos échecs nationaux. Les élections européennes ont été fort peu médiatisées. La conséquence en est évidemment une indifférence qui vire à l’hostilité, quand les partis affublent l’Europe d’une série d’idées-reçues. L’exemple du déni de démocratie que constitue le refus des grands médias de parler d’Europe s’est produit le 15 mai quand les grandes chaînes nationales ont refusé de retransmettre le débat entre les candidats à la présidence de la commission.
    Quand on commence à parler des élections présidentielles plus de deux ans avant le jour du vote, il y a de quoi se poser de sérieuses questions.

    Sur la question de la souveraineté, les Etats véritablement souverains sont les Etats continents (Etats-Unis, Chine, Inde, Russie, Brésil, etc.). Dans trente ans, plus aucun pays européen ne sera au G8. Côté souveraineté militaire, ça ne va guère mieux, parce qu’on est devenu incapable de mener une opération militaire seuls. L’opération serval au Mali n’a pu se faire que parce que les Américains ont bien voulu assurer la logistique. Sans même parler d’Europe, on voit à quel point la souveraineté de nos Etats-Nations devient de plus en plus fictive. La souveraineté européenne, ce n’est donc pas un transfert de souveraineté, c’est la reconquête de la souveraineté, notamment vis-à-vis des autres grandes puissances.

    La question des compétences est distincte de celle de la souveraineté. C’est au titre des compétences qu’on peut remettre en question une ingérence, réelle ou supposée, de l’Union européenne, dans des domaines politiques que les Etats-Nations peuvent gérer seuls. Par exemple, il serait inconcevable que l’Union européenne se mêle d’interdire ou de légaliser le mariage homosexuel.

    Enfin, quant à la question de la culture européenne, la culture française, la culture italienne, la culture anglaise font partie de la culture européenne, d’une part, parce que ces pays sont dans le continent européen, d’autre part, parce qu’elles se sont constituées ensemble, s’inspirant les unes des autres pour davantage se ressembler ou davantage se distinguer. Les cultures d’Europe se chevauchent : Guillaume Tell est un opéra composé par un Italien (Rossini), basé sur une pièce de théâtre écrite par un Allemand, à propos d’un héros suisse. Si elle se produit à l’opéra de Vienne, dirigée par un chef d’orchestre français et des chanteurs espagnols, à quelle culture appartient-elle ?

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