Recension de « La raison des nations », de Pierre Manent

Ce livre pourrait probablement constituer le petit manuel de base du souverainiste. Dans cet ouvrage, Pierre Manent pose rigoureusement les définitions de la nation, de la démocratie et de la souveraineté, notions fondamentales pour comprendre le débat sur la construction européenne. Il s’agit d’un livre court, direct et efficace ; peut-être même trop court, car on aimerait parfois que certaines idées soient davantage développées, explicitées, approfondies. Mais cette longueur suffit à poser de manière synthétique les concepts essentiels qu’un souverainiste doit maîtriser.

La raison des nations

La raison des nations. Réflexions sur la démocratie en Europe,

Pierre Manent (2006)

Il s’agit d’une œuvre de philosophie politique, dont la réflexion est axée autour de trois grands thèmes étudiés successivement, mais aussi de façon toujours entremêlée : la démocratie, la nation et la religion. Mais avant de développer ces trois thématiques, l’auteur décrit ce que l’on pourrait appeler l’état d’âme, ou le « sentiment » dominant actuellement en Europe. Selon Manent, il s’agit du « sentiment du semblable » : c’est l’idée que l’humanité irait vers son unification nécessaire, conduisant à un refus de voir les différences, c’est-à-dire à l’indifférence. Or, l’Etat-nation a été pendant des siècles le cadre de l’expérience de la distinction entre le semblable et le différent. L’Europe et les Etats-Unis, selon une logique qui leur est respectivement propre, ont conduit à affaiblir l’Etat-nation. Tous deux ne voient pas que la séparation entre les êtres humains ne peut être surmontée, et que c’est elle qui permet à la fois la liberté et la diversité humaine. La nation était le cadre qui permettait la communion des individus et leur consentement à vivre ensemble.

  1. La démocratie

Manent décrit l’évolution historique de la démocratie selon un schéma de trois cercles concentriques. Chaque cercle permet l’existence de celui qu’il encercle. Le cercle le plus central correspond à la période 1848-1968, et est celui où la démocratie est identifiée à la question sociale, c’est-à-dire à l’égalité réelle. Cela est permis par le second cercle, qui est la période dite « tocquevillienne » de la démocratie, et va de 1776 (révolution américaine) à 2001. Pour Tocqueville, la démocratie est l’égalité des conditions, c’est-à-dire qu’elle correspond à la souveraineté du peuple. Ce deuxième cercle est entouré par un troisième : celui qui correspond à une période commencée en 1651 (Hobbes, Le Léviathan) et semble être en train de se terminer : c’est celui de l’Etat-nation souverain. C’est ce cadre qui a permis l’instauration du cadre démocratique tocquevillien, qui a lui-même permis la démocratie comme question sociale.

L’Etat-moderne liait les droits individuels à la puissance publique : ce lien se rompt avec la proclamation du « pouvoir du droit » contre le pouvoir public. Étant supérieur à toutes les hiérarchies sociales, l’État souverain permettait de garantir à tous des droits égaux. Pourquoi s’est-on retourné contre lui ? L’auteur avance trois explications principales :

  • Les libéraux voulaient se protéger contre le protecteur, qui avait lui-même acquis une puissance pouvant menacer ses sujets ;
  • Certains ont pensé possible de se débarrasser de l’outil une fois son office effectué ;
  • La démocratie comme sentiment du semblable, développée depuis 1968, est opposée à toute différence, y compris celle entre l’Etat et la société : le niveleur est ainsi nivelé.
  1. La nation

Le 11 septembre nous ramène à la réalité de la division des communautés humaines. Le commerce, contrairement aux espérances occidentales, n’a pas conduit à l’unification du monde. Car en réalité, c’est l’unité qui permet l’échange, la compréhension réciproque : ce n’est pas seulement la langue qui permet de se comprendre, mais l’appartenance à une même communauté politique. La cité et l’Etat-nation ont été les deux seuls formes politiques capables d’unir civilisation et liberté : tous les empires, aussi civilisés soient-ils, ont toujours ignoré la liberté. Aujourd’hui, la familiarité semble nourrir le mépris : nous avons oublié ce qu’a permis le cadre de l’Etat-nation.

Depuis la fin des deux guerres mondiales, deux artifices ont entamé la souveraineté des Etats-nations en Europe :

  • La construction européenne : alors qu’elle devait à l’origine permettre une fin définie (la paix entre les Etats en Europe), elle est devenue une fin en soi, détachées des corps nationaux ;
  • L’État providence : de l’Etat souverain et du gouvernement représentatif d’une nation, nous sommes passés à l’Etat gestionnaire des « droits humains » d’entités statistiques. En d’autres mots, nous sommes du gouvernement à la gouvernance : celle-ci ne repose plus la démocratie comme gouvernement de soi, mais des « valeurs » démocratiques, ce qui revient à instaurer un nouveau « despotisme éclairé ». Cela ressemble au fondamentalisme religieux, qui entend lui aussi appliquer aux hommes une loi qu’ils n’ont pas définie et choisie eux-mêmes.

III. La religion

Le politique et le religieux ne sont jamais réellement détachés : les deux se recouvrent toujours en partie. Ce ne sont pas les civilisations mais les corps politiques qui se font la guerre. Or, l’islam n’a pas trouvé sa forme politique : il est une forme d’empire sans chef, alors qu’en Europe les nations ont succédé à l’Empire, relayant la religion à un simple attribut des nations. À l’inverse, les nationalismes arabes ont jusqu’à présent échoué.

La laïcité n’a été rendue possible en Europe que parce que la nation est devenue la première forme d’appartenance politique, avant la religion. Ainsi, l’Etat laïque ne peut survivre à la fin de l’Etat-nation : c’est ainsi que les communautés jusqu’alors subordonnées à la nation se dispersent. Cela se voit avec les difficultés d’intégration des Musulmans, mais de façon plus intéressante encore avec un phénomène de détachement des Juifs à l’égard de la France. Alors que les Juifs en France se sont très longtemps sentis Français avant tout, leur sentiment d’appartenance tend à s’inverser. Cela est lié à un mouvement politique moderne : le sionisme, qui entend placer Israël sur le plan commun des nations. Il s’agit d’un mouvement national, très antérieur en réalité au nazisme. Selon l’auteur, c’est en effet à l’échec du libéralisme qu’il répond. La lutte contre les discriminations fait passer d’un Etat libéral à un Etat disciplinaire. L’Etat libéral garantit de ne pas discriminer entre les religions, ce qui veut dire qu’il n’empêche pas non plus la discrimination des Juifs par les individus d’un autre groupe. Cela a conduit à empêcher l’assimilation des Juifs : puisque les Juifs ne peuvent être des citoyens comme les autres dans un Etat libéral, le sionisme propose qu’Israël soit une nation comme les autres. Ce mouvement interpelle l’Europe sur ce qu’elle est elle-même.

Or, à chaque fois qu’elle cherche à se poser, l’Europe s’annule aussitôt, en se définissant par son universalité. Pourtant, ni les Musulmans ni Israël ne nous considèrent comme l’Humanité : c’est bien que nous sommes quelque chose. Il faut ainsi revenir à l’évidence : l’Europe est chrétienne (ce qui ne veut pas dire que les Européens soient chrétiens). En s’élargissant indéfiniment, l’Europe essaie de sortir d’elle-même. Il nous faut aujourd’hui rentrer dans l’Europe réelle, que nous nous efforçons vainement de quitter, et revenir à la nation comme forme politique, qui a permis de nouer la liberté et la communion.

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