Brexit : historique et potentialités

Le Royaume-Uni, berceau de la démocratie parlementaire, semble atteint depuis l’arrivée au pouvoir de David Cameron d’une fièvre référendaire. Ce fut d’abord le référendum écossais de septembre dernier qui vit les indépendantistes du SNP échouer, c’est maintenant la question d’un référendum quant à l’appartenance de la Grande-Bretagne à l’Union européenne. Il est proverbial de parler des relations difficiles entre Bruxelles et Londres et cela depuis fort longtemps ; au sein même des partisans d’une intégration européenne toujours plus poussée, la Grande-Bretagne ne jouit pas d’un immense prestige : vilain petit canard au mieux, caniche américain quand l’on veut être méchant et que l’on est soi-même oublieux de ses propres soumissions. Tant et si bien que l’on ne s’étonne guère, que l’on ne s’interroge que peu sur ce référendum. Et pourtant il y aurait de quoi : si le Royaume-Uni devait tirer sa révérence à l’Union européenne, celle-ci perdrait sa troisième puissance majeure. En outre, il y a largement de quoi s’interroger sur ces velléités britanniques de quitter la libérale Union européenne.

Au-delà des fausses évidences

La Grande-Bretagne et la France ont ceci en commun que quand elles ne se sont pas construites en opposition l’une à l’autre, elles se forgèrent notamment en opposition à l’idée impériale en Europe. La résistance aux ambitions impériales de Charles Quint et de ses successeurs madrilènes en est un excellent exemple historique. Et quand la tare génitale des Habsbourg espagnols eut raison de leur dynastie et de leurs ambitions, c’est contre la France que la Grande-Bretagne n’eut de cesse de batailler afin de prévenir son ascension impériale. Cette tendance historique n’en était que renforcée par l’insularité de la Grande-Bretagne et ses liens multiples avec son immense domaine colonial. Entre l’Europe et le grand large… on connaît la chanson.

Dès lors les doctes adeptes des vérités éternelles peuvent asséner que somme toute c’est chose normale, le Royaume-Uni s’étant toujours opposé à toute unification du continent européen susceptible de menacer sa domination des mers et a toujours farouchement défendu sa liberté et sa souveraineté. Britons shall never be slaves, là encore on connaît la chanson. Sauf que nous ne sommes plus au XIXe siècle et qu’une telle explication historiciste, et donc éminemment anhistorique, ne permet pas de comprendre pourquoi la Grande-Bretagne a participé et participe encore à la construction européenne. Car c’est bien le Royaume-Uni qui a cherché à intégrer la communauté européenne au cours des années 60, avant d’y parvenir en 1972 avec l’aval du président Georges Pompidou. Revenons donc à cette époque, et même un peu en arrière.

On tend à l’oublier mais lorsque le terme de superpuissance fut forgé par Fox, il englobait non pas deux mais trois acteurs : les États-Unis, l’Union soviétique et la Grande-Bretagne. S’il devint très rapidement évident que cette dernière ne pouvait plus jouer dans la même cour que les deux autres, elle n’en demeurait pas moins une puissance majeure. Puissance majeure de par son extension territoriale et de par sa puissance économique : exemple simple mais parlant, en 1950, 55% des réserves mondiales sont en livre sterling.  Puissance en rapide cours d’effritement cela étant : Londres liquide progressivement son empire colonial, et notamment son joyau indien, tout en s’assurant le maintien de divers liens (notamment dans le renseignement comme le montre le très bon ouvrage de Calder Walton) visant à prévenir leur basculement dans l’orbe soviétique et a permettre une relève américaine là où cela s’impose. Cette liquidation permet au Royaume-Uni de garder un rôle majeur auprès de l’allié américain tout en le libérant d’un empire qu’il ne peut plus espérer contrôler seul.

L’effritement territorial va de pair avec une mutation profonde de la structure économique britannique. Alors qu’en 1950 le Commonwealth représentait 40% du commerce extérieur britannique, il n’en représente plus que 25% en 1960. Prenant acte de cette profonde transformation, l’élite économique britannique dès lors fait pression pour que la Grande-Bretagne rejoigne la construction européenne afin que le marché commun vienne prendre la place de l’ancien empire comme moteur de la croissance économique britannique. L’étude « Britain and Europe – An Industrial Appraisal » publié en 1967 par laConfederation of British Industry est à cet égard particulièrement révélatrice. Six ans après le Royaume-Uni entrait pleinement dans la construction européenne.

Depuis lors, et cela même sous la très tonitruante Margaret Thatcher, la Grande-Bretagne a activement participé à la formation de l’Union européenne, et au renforcement de sa politique libérale. En 1975, à l’initiative britannique, sont abandonnés les droits de douanes contre les produits agricoles de 46 États en voie de développement, dont plusieurs anciennes colonies britanniques. La Grande-Bretagne participa activement à l’élaboration de l’Acte unique, soutint le Système monétaire européen et ratifia en 1992 le traité de Maastricht. Londres s’est également grandement engagé à partir de 1998 dans le renforcement de la Politique de sécurité et de défense commune. Certes le Royaume-Uni obtint une opt-out clause concernant l’adoption de la monnaie unique mais cela peut davantage s’expliquer par un certain pragmatisme quant à la faisabilité d’une telle union monétaire et par la volonté de maintenir l’existence de la prestigieuse livre sterling, la Grande-Bretagne n’ayant pas les impératifs politiques de la France ou de l’Allemagne à l’époque.

S’il fallait retenir quelque chose de cette première partie c’est bel et bien l’idée qu’une opposition congénitale du Royaume-Uni à la construction européenne est un mythe anhistorique. L’establishment, véritable centre du pouvoir politique et économique britannique, y trouva son compte pendant de nombreuses années. Et si le débat ressurgit à l’heure actuelle sans doute faut-il davantage voir une querelle interne et pressante à l’establishment quant à l’opportunité de continuer qu’une opposition réifiée et élevée au rang de vérité éternelle.

Une Union superfétatoire

En réalité une bonne partie de la situation britannique s’éclaircit si l’on rappelle ceci : le désaccord avec Bruxelles tient moins aux politiques menées, qu’à l’opportunité de les mener dans le cadre actuellement existant. Aucun parti britannique de réelle importance, pas même l’ukip, ne remet en cause le libéralisme économique et les politiques menées conséquemment ; la situation est donc complètement différente donc ce qu’eût put être un Tsipras allant jusqu’au bout de sa ligne. Revenons donc plus en avant sur les causes du mécontentement d’une partie de l’establishment.

Nous avons mentionné qu’une raison essentielle de l’adhésion britannique à la Communauté européenne était le pari économique réalisé par l’establishment ; pour dire les choses crûment, il n’est plus tout à fait certain pour ladite élite que la participation à l’Union européenne actuelle soit source d’opportunités économiques dont elle ne pourrait pas bénéficier d’une autre manière. La question est ouverte, pas encore tranchée au sein de l’élite britannique car il est bien évident, du fait des liens commerciaux multiples unissant le Royaume-Uni au continent (43% des exportations et 53% des importations britanniques), qu’une sortie de l’Union européenne affecterait l’économie britannique. Dans le même temps, il est possible de tabler sur une amélioration des échanges commerciaux avec les émergents.

Bien que le Royaume-Uni fût durement frappé par la crise, sa reprise économique est désormais bien engagée et la City recommence son insatiable phagocytage financier. L’année dernière la croissance britannique fut de tandis que le Royaume-Uni dépassait la France à nouveau, comme la presse française prit un malin plaisir à le crier sur tous les toits. En d’autres termes, gageons que pour une partie de l’establishment ce continent sinistré par la crise et étouffé (sauf pour l’Allemagne) par l’euro(mark) présente de bien moindres opportunités pour une Grande-Bretagne qui peut tirer avantage de sa langue (ô combien saccagée), celle de la puissance impériale, et de ses liens avec les économies émergentes, notamment l’indienne. Bien plus, c’est surtout en réaction à ce qui semble être une course en avant à davantage d’intégration, en réaction à la crise de 2008, qu’une partie de l’establishment semble résolu à en finir avec l’Union européenne.

L’ampleur de la crise de 2008, les faillites bancaires et la crise des dettes publiques ont révélé la structure plus que précaire du système capitaliste mondial en général, du système capitaliste européen en particulier. La logique systémique actuelle, la multiplicité des acteurs et des enjeux, rend effectivement nécessaire un passage à un niveau d’intégration supérieur afin de permettre aux élites européennes de maintenir un apparent contrôle d’un jeu incroyablement complexifié pour reprendre une terminologie eliasienne. Tous les différents projets de gouvernement de la zone euro et d’union bancaire et fiscale vont dans le sens d’une convergence accrue des hautes fonctions publiques continentales, qui en France comme en Allemagne jouent un rôle crucial. Mais une telle démarche va dans un sens contraire de l’organisation du pouvoir au Royaume-Uni ; l’establishment, élite politico-économique, est une élite éminemment a-bureaucratique. Emprunter ce chemin c’est accepter pour l’élite britannique sur le long terme sa désintégration et sa réintégration à un échelon supérieur. Une partie de cette élite est prête à sauter le pas, l’autre non.

Enfin, il faut bien entendu mentionner l’émergence croissante d’une menace pour l’aile conservatrice de l’establishment, l’Ukip de Farage. L’Ukip est un clone particulier de ce qu’eût put être le parti conservateur britannique si l’establishment britannique n’avait pas fait massivement le choix de la Communauté européenne dans les années 60 et 70. En cela, l’Ukip reflète assez bien l’image de la Grande-Bretagne idéale et idéelle qu’il défend : une uchronie de ce qu’eût été le Royaume-Uni en d’autres circonstances. Les uchronies marchent particulièrement bien lorsqu’elles rencontrent des problèmes réels : l’élite politique britannique corrompue est de plus en plus rejetée tandis que l’immigration et le multiculturalisme dont se targuaient la Grande-Bretagne sont de plus en plus traités avec une hostilité franche par la population britannique. Un des succès de l’Ukip est justement de lier l’immigration en provenance d’Europe orientale avec l’Union européenne. Tous les ingrédients clefs sont ainsi réunis pour permettre à l’Ukip de titiller suffisamment le parti conservateur et l’obliger à réagir afin de sauver les meubles.

Néanmoins les propositions de l’Ukip en la matière sont éminemment révélatrices de la teneur du débat britannique : sortir de la construction supranationale en cours oui, mais afin de négocier un statut de libre-échange avec le continent européen, comme les pays membres de l’AELE. En somme, la même politique économique libérale, la bureaucratie bruxelloise en moins. Il y a là de quoi convaincre une partie de l’establishment britannique que sortir de l’Union européenne lui serait profitable.

Potentialités d’un départ britannique

Nous ne nous lancerons pas dans une exégèse des possibilités économiques pour le Royaume-Uni en cas de départ. Plusieurs issues sont possibles avec l’actuel système libéral, qu’une sortie britannique ne remettrait nullement en cause, et les prédications des économistes, toujours correctes quand il s’agit de prédire aujourd’hui les événements de la veille, ne nous avancent guère. Il est, à notre sens, plus intéressant d’étudier les potentialités politiques.

Au sein de l’Union européenne le départ britannique verrait la perte d’un de ses plus gros contributeurs financiers, ce qui poserait certainement quelques problèmes. Plus encore la structure interne de fonctionnement serait profondément changée : la France se retrouverait seule puissance de soixante millions dotée d’un siège au Conseil de Sécurité et de l’arme nucléaire face à une Allemagne toujours plus dominante. Sans exagérer l’importance de l’axe franco-britannique au sein de l’Union européenne, le départ de la puissance britannique, dont les préoccupations sécuritaires et géostratégiques sont similaires aux françaises, la France se verrait probablement confirmée dans sa marginalité croissante au sein de l’Union européenne, et poussée, à moins d’un changement de cap, vers la voie d’un alignement accéléré vers l’Allemagne. Autre situation intéressante et révélatrice la place de l’anglais après un départ britannique. Le seul État anglophone au sein de l’Union européenne serait dès lors l’Irlande pour une population dérisoire ; gageons pour autant que l’anglais garderait sa position dominante au sein des institutions européennes en cela qu’elle est d’ors et déjà la lingua imperii.

Quant au Royaume-Uni, un départ de l’Union européenne pourrait fortement réveiller les velléités écossaises d’indépendance, le SNP ayant réussi dans son travail de redéfinition de l’identité écossaise comme attachée à la construction européenne, et toutes les problématiques adjacentes. Cela serait un nouveau problème pressant à gérer pour l’establishment mais qui pourrait peut-être décider de laisser l’Écosse partir plutôt que de garder un territoire qui lui est de plus en plus aliéné. Pour le reste, un départ britannique couplé à un accord de libre-échange sur le modèle AELE ne changerait finalement rien à la position structurelle du Royaume-Uni. La Grande-Bretagne serait toujours alliée indéfectible de la puissance impériale américaine, membre inconditionnelle de l’OTAN, et défenseresse du libéralisme économique à outrance. Il n’y a somme toute que peu de raisons de s’émouvoir d’un départ britannique : le débat actuel est un débat au sein de l’establishment sur les meilleures opportunités économiques à poursuivre dans le système libéral, et tout départ ne serait qu’un réajustement structurel au sein de l’imperium occidental et non une remise en cause de ce dernier.

Article initialement publié sur la plateforme de débat Agora Sciences Po à l’adresse :

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